Syndicat national de la Chasse
Chasse info
Vallée d'Ossau
Vautour fauve, ennemi public
pyrénéen
Source : Libération
06 août 2005
Espèce
protégée, il s'attaque parfois aux troupeaux, ce qui rend les bergers féroces.
Le
projet de réforme du statut des parcs nationaux présenté par le gouvernement
suscite l'inquiétude des associations de protection de la nature. Avant son
examen par le Parlement à la rentrée, chaque samedi, on zoom sur l'un des sept
parcs nationaux.
Aujourd'hui
: le parc national des Pyrénées.
Autour
de la table, la discussion s'emballe. «Si ça continue, on va se balader avec
une carabine sous le bras», s'emporte Jeannot, entre deux phrases en patois. Ce
berger de la vallée d'Ossau peste contre les vautours fauves, une espèce
protégée qui, selon lui, n'hésite plus à attaquer les brebis et les vaches
vivantes. «Un de ces jours, c'est un homme qui va se faire bouffer, après
s'être fait une fracture ouverte dans la montagne», renchérit un autre éleveur.
«Oh ! On n'est pas dans Lucky Luke», rit jaune un agent du parc national des
Pyrénées, qui cherche à les raisonner. Après l'ours, les vautours constituent
le sujet de polémique de la vallée. Moins sensible, mais il illustre autant les
difficultés rencontrées par le parc à se faire accepter localement, quarante
ans après sa création.
Longtemps,
les rapaces n'ont posé aucun problème. Au début des années 60, il est apparu
qu'il fallait agir. Certaines espèces sont alors au bord de la disparition,
comme le gypaète, l'oiseau emblématique de la région, dont il ne subsiste alors
que 5 couples. Plutôt que de recourir à une coûteuse réintroduction, comme dans
les Alpes, le parc national décide de tout faire pour favoriser la
reproduction. Avec une belle réussite, puisqu'on compte aujourd'hui 27 couples.
Cela ne va pas sans négociations serrées avec EDF, pour convaincre la compagnie
de placer des signaux visuels sur ses câbles, afin que les bêtes ne
s'électrocutent pas en les percutant ; avec des gestionnaires de téléskis, pour
les mêmes raisons ; avec la fédération d'escalade ou de parapente, pour
protéger les nids. Mais, dans l'ensemble, cet oiseau doux et timide est accepté.
Ce
qui n'est pas le cas du vautour fauve. Lui aussi menacé dans les années 70 (30
couples côté français), il prolifère aujourd'hui avec «plus de 500 couples,
sans compter les 4 500 côté espagnol qui peuvent passer la frontière», selon
Didier Hervé, directeur de l'Institution patrimoniale du haut Béarn (IPHB), un
organisme politiquement proche des bergers béarnais, mais réunissant tous les
acteurs locaux.
Le
parc national en convient, l'attitude des vautours a changé : ils ne fuient plus
aussi vite, n'ont plus autant peur de l'homme. De là à dire qu'ils sont devenus
prédateurs... «Ils sont trop nombreux et n'ont plus assez à manger avec les
charognes, assurent les bergers. Alors ils s'attaquent aux bêtes vivantes,
blessées ou vulnérables.» Fantasmes ? Pas complètement. Friands du placenta des
vaches, les vautours ont causé quelques dégâts au cours des dernières années,
notamment au moment où celles-ci mettent bas et sont en position de faiblesse.
Pour en avoir le coeur net, l'IPHB a décidé de mettre en place un observatoire
chargé de recenser toutes les plaintes. «En fait, il y a beaucoup de rumeurs,
explique Didier Peyrusqué, garde du parc national attaché à la réserve d'Ossau.
Au cours des dix dernières années, on a dénombré seulement une centaine de
plaintes sur le département des Pyrénées-Atlantiques, dont 29 en 2004. Mais
toutes sont loin d'être justifiées et cela reste infime, comparé aux centaines
de milliers de brebis et aux dizaines de milliers de bovins du département. N'oublions
pas que les chiens, la foudre, les accidents, tuent aussi. Il ne peut y avoir
de risque zéro.»
Pourtant,
la rumeur vole : les vautours auraient changé. Ils ne se contenteraient plus de
nettoyer la forêt de ses cadavres. «C'est encore la vieille imagerie populaire
du rapace, estime Christian Arthur, responsable de la gestion de la faune du
parc. Les animaux du diable. Une bête associée à la mort.» Au parc aussi, une
image est invariablement accolée. Celle d'une institution étatique, jacobine,
ce qui ne convient guère aux «frondeurs» béarnais. «On est enfermés dans un jeu
de rôles, regrette Didier Peyrusqué. Chacun reste sur ses positions et les
bergers refusent de voir les choses en face : les générations précédentes
n'auraient jamais laissé une vache mettre bas seule dans la montagne. Si les
troupeaux sont laissés à eux-mêmes, ils ne sont pas protégés.»
Pour
Christian Arthur, il suffirait d'indemniser les éleveurs lors de leurs rares
cas de pertes. Sauf que personne ne sait où mènerait le processus
d'indemnisation. Et que les bergers n'en veulent pas. «On est indemnisés de
partout», râle Jean-Noël. «Nous, on veut vivre de notre travail et rien, pas
même l'argent, ne peut remplacer une bête à laquelle on est attaché»,
ajoute-t-il dans un élan sentimental un peu outré. La plus forte cause de
mortalité des vautours reste l'empoisonnement. «Par des pesticides, explique
Christian Arthur. Mais ce sont peut-être aussi des empoisonnements
volontaires.» Pour Didier Peyrusqué, tout cela est insensé : «Quand les
vautours n'auront plus assez à manger, certains d'entre eux ne pondront plus et
la nature se régulera par elle-même.»
Michaël HAJDENBERG