La polémique sur les grives

Populations et migration

Source " La Chasse "   " SNCC "

 

La loi chasse de juin 2000 ne cesse d'alimenter

les polémiques

 

 

Les dates d'ouverture et de fermeture de la chasse aux migrateurs, à partir du rapport Lefeuvre, sont loin d'être irréfutables. Divers travaux scientifiques récents sur les grands turdidés montrent que l’état de conservation des quatre espèces de grives reste stable. Les dates de migration sont tout a fait compatibles avec une ouverture jusqu'au 28 février.

 

Dans le Var, la grive est depuis longtemps un gibier roi, un peu comme la palombe dans le Sud-Ouest. La saison dernière, les passages n'ont peut-être pas été très réguliers sur l'ensemble du département, Mais il n'y avait pas de quoi fouetter un chat. Encore moins réduire la période de chasse. Le 10 juin 2000, des centaines de chasseurs manifestaient en Camargue, et place de la Comédie, à Montpellier. La veille, le Conseil d'État avait jugé, pour la deuxième fois en six mois, la législation française incompatible avec le droit communautaire sur la question des dates de chasse aux oiseaux migrateurs. Le 14 juin, à six heures du matin, le projet de loi était voté en deuxième lecture à l'Assemblée nationale. Dans la version finale du décret, les dates d'ouverture officielles, sont fixées du 1er septembre au 31 janvier, avec des dérogations pour l'ensemble des espèces migratrices, du 10 août au 10 février, et jusqu'au 20 février pour la palombe, la bécasse et la grive. La bataille pour une fermeture échelonnée jusqu'au 28 février constitue donc un semi-échec En effet, on pourrait tout à fait envisager huit jours supplémentaires, qui ne remettraient nullement en cause la survie de l'espèce. Cette théorie est basée sur des données scientifique précises, recueillies dans la majorité des pays européens. Les deux synthèses récentes qui font autorité en la matière, celle du Bird Life International en 1994, et de l'Atlas européen des oiseaux nicheurs en 1997, ont été publiées sous l'autorité de scientifiques d'Allemagne, de Grande Bretagne, de Pologne, de Finlande et, parmi les représentants français, de membres de la Ligue de protection des oiseaux (LPO) et de la Société ornithologique de France. Difficile d'être plus objectif.

 

Dans ces paniers, des appelants vont être mis en place pour la chasse à la grive au gluau

dans les cabanes (poste à grive) provençales.

 

 

Un état de conservation favorable

Pour les scientifiques consultés, les conclusion sont claires. Les turdidés chassables sont classés en catégorie 4. Ces espèces, dont les populations sont globalement concentrées en Europe, bénéficient d'un état de conservation favorable. Pour la grive musicienne, qui représente près de la moitié des prélèvements en France, les effectifs reproducteurs sont partout stables. En 1990, la synthèse du Bird Life faisait état, en France, de  400 000 à 2 millions de couples reproducteurs, et de 11 à 24 millions en Europe. Sept ans plus tard, l'Atlas européen mentionne la présence de l'espèce en période de reproduction dans 37 pays d'Europe au sens large. Sur tout le continent, le nombre de couples est estimé entre 14,2 et 18,5 millions, dont 100 000 à un million en Russie. En revanche, l'espèce apparaît en déclin au Royaume-Uni. Argument qui ne saurait être retenu dans le cadre de la chasse française. En effet, les études, basées notamment sur des reprises de bagues, montrent que les grives musiciennes originaires du Royaume-Uni n'hivernent qu'exceptionnellement dans la région méditerranéenne française. La grive litorne montre une aussi bonne santé. Cet avis est partagé par Jean-Claude Ricci, directeur de l'IMPCF, un institut qui totalise huit ans de recherche sur les grives: « Il existe nombre de données fiables qui montrent que l'aire de reproduction et les effectifs sont en accroissement », précise-t-il. « Pour la France, nous avons montré récemment que l'aire de reproduction de l'espèce s'étend vers le sud. C'est un des signes de son bon état de conservation. L'Atlas européen de 1997 apporte des résultats complémentaires. Ainsi, en Europe, pas moins de 29 pays accueillent des effectifs de reproducteurs. La population totale européenne de grives litornes est estimée entre 5,2 et 7,4 millions de couples, dont 1 à 10 millions de couples en Russie. » L’aire de reproduction de la grive draine est aussi en expansion. Au niveau européen, les effectifs sont en accroissement en Allemagne, en Eire, au Danemark, en Hongrie, et plutôt stables en Croatie, en Espagne et au Royaume Uni. En revanche, ils ont tendance à baisser en Estonie, en Ukraine, en Italie et aux Pays Bas.

En Finlande, la baisse des effectifs nicheurs est attribuée aux pratiques forestières modernes. Avec 5 à 6,5 millions de couples au niveau européen, les effectifs de grive mauvis sont fluctuants Parmi eux, la moitié hiverne en Espagne. En revanche, l'espèce ne nicherait pas en France.

 

L’aire de la grive draine est en expansion au niveau européen, sauf en Estonie, en Ukraine, Italie et Pays-Bas.

 

Un rapport discutable

On l'a dit, le projet de loi chasse concernant, les oiseaux migrateurs est basé pour une bonne part sur le rapport de la commission Lefeuvre, Or, son contenu donne l'apparence d'un soufflet trop vite redescendu. Les interrogations et les conclusions laissent un goût amer d'inachevé. Le rapport ne comporte aucun chapitre détaillé sur les oiseaux de passage et, en particulier, les turdidés chassables. Dès le mois de février, à l'initiative de Jean-Claude Ricci, un dossier justifiant une fermeture de la chasse au 28 février est envoyé à l'ensemble des députés, des sénateur et au professeur Jean-Claude Lefeuvre. Un important courrier est reçu en retour. Mais malheureusement, aucune nouvelle avancée Pourtant, le rapport démontre clairement que les lacunes relatives aux tendances des effectifs des hivernants et de l'aire de reproduction son actuellement comblées, notamment dans le Sud de la France et le Bassin méditerranéen. Cette tendance est confirmée par les différents travaux effectués en Europe. Ainsi, l'an dernier, lors du XXIVè Congrès international des biologistes du gibier, à Thessalonique, en Grèce, une synthèse des résultats obtenus par l'utilisation des stations bioacoustiques dans la zone européenne méditerranéenne est élaborée. Elle confirme, sans contestation, que le merle noir et les grives musiciennes et mauvis ne débutent pas leur migration de retour dans la zone méditerranéenne avant la fin de la dernière décade de février. La migration est plus soutenue en mars pour les trois espèces et, notamment, en avril, pour la grive musicienne. Dans le même temps, les travaux réalisés par l'ONC, entre 1992 et 1996, confirment que la première décade de mars constitue la migration pour la grive musicienne. Seule la migration de la grive mauvis est située lors de la deuxième décade de février. Mais ce n'est pas la seule anomalie du rapport Lefeuvre. Une étude, réalisée en 1991, par le Parc naturel régional de Corse, situe le début de la ponte des cinq espèces de grands turdidés au cours de la seconde semaine de mars et, en moyenne, au cours de la quatrième semaine d'avril. Ces données permettent d'affirmer que la construction du nid intervient, au plus tôt, lors de la première semaine de mars et, plus généralement, lors de la troisième semaine d'avril. Malheureusement, on ne trouve aucune trace de cette publication dans le rapport Lefeuvre. De la même façon, il ne fait allusion à aucune publication référence pour aborder les dates des migrations de retour. Le rapport égratigne la chasse pour son dérangement, qui s'avère pourtant extrêmement limité. En effet, la chasse est soumise à une réglementation des plus stricte aux mois de janvier et de février. Elle se pratique de jour, et uniquement à poste fixe. Le fusil est systématiquement rangé dans le fourreau à l'aller et au retour du poste. Les chiens sont obligatoirement tenus en laisse, ou interdits. mais ce n'est pas tout. Contrairement au cas du gibier d'eau, le rapport ne comporte, répétons-le, aucun chapitre détaillé sur les oiseaux de passage et notamment, les turdidés chassables. Seules y figurent quelques données basées sur des repris d'oiseaux bagués. Mais elles ne concernent que le merle noir et les grives mauvis. Elles ne peuvent en aucun cas définir objectivement la chronologie de la migration.

 

En effet, les pics de reprises de bagues, interprétées par les auteurs comme des pics de migration, correspondent aux dates de vacances scolaires de Toussaint, Noël et février. Ces périodes sont marquées par la présence accrue de chasseurs sur le terrain, de promeneurs et de bagueurs bénévoles. Il est donc tout à fait logique que le nombre de reprises de bagues suive cette évolution et s'avère plus important. « Les différentes études effectuées ces dernières années Permettent d'affirmer qu'il est tout à fait possible de chasser les turdidés jusqu'au 28 février », conclut Jean-Claude Ricci. « Une telle mesure serait tout à fait conforme à la directive CEE du 2 avril 1979, stipulant que l'on ne doit pas chasser les oiseaux migrateurs pendant leur période de reproduction, et pendant leur trajet de retour vers leur lieu de nidification. »

 

D'une fermeture initiale au 31 janvier, en première lecture de la loi, ces résultats ont permis de faire une petite avancée jusqu'au 20 février sans pour autant que la loi ne maintienne la date du 28. C'est tout de même un succès...

 

Jean-Paul Burias

Photos Valéde Thévenot

 

*Institut méditerranéen du patrimoine cynégétique et faunistique.

 

Montage d’une station de bioacoustique pour étudier par enregistrement le passage des grives et, ainsi,

leur comptage, sur les îles du Frioul, dans les Bouches du Rhône.

 

Le merle noir

Autre turdidé, le merle noir. Ses effectifs reproducteurs sont en augmentation en Europe de l'Est, en Italie et en Espagne. Il reste stable ailleurs. On note toutefois une légère baisse au Royaume-Uni et en Albanie. L'aire de reproduction est même en expansion en Bulgarie, en Espagne et en Italie. Selon l’Atlas européen, la population d'oiseaux nicheurs en Europe serait comprise entre 37,7 et 54,6 millions de couples. La nidification concerne 43 pays.

 

Des conditions globalement favorables

On l'a vu, le niveau de population des grives est relativement stable. Pour beaucoup de chasseurs habitués à faire les haies avec leur chien, les grives semblent moins présentes depuis quelques années. Pourtant, les prélèvements français représentent entre 9 et 13 millions d'oiseaux, selon les années et les conditions météorologiques en Europe. Les départements du Sud-Ouest et du littoral méditerranéen présentent les plus forts tableaux. Le chiffre est important. Mais il ne remet pas en cause la survie de l'espèce. En effet, en dehors de la France, de l'Espagne et de l'Italie, la chasse de la grive reste peu pratiquée. De la même façon, malgré la raréfaction des haies, la plupart des milieux de type forestier ou buissonneux restent préservés. En revanche, les grives sont très sensibles au froid et aux hivers précoces, en particulier lors du flux migratoire et en période d'hivernage. L'analyse des reprises de bagues montre que la majorité des causes de décès naturels est due à des conditions climatiques difficiles. Les oiseaux meurent de froid, ou d'épuisement. La prédation provoque environ 90% de pertes sur les premières pontes. Ces facteurs, ainsi que le succès de la reproduction permettent d'expliquer les variations d'effectifs d'une année sur l'autre.

 

 

                        

 

A gauche, une grive mauvis est prise au piège d’un filet, pour les besoins de travaux scientifiques ayant pour objet les turdidés.

A droite, deuxième étape pour la grive mauvis après sa capture. Délivrée des mailles du filet, elle va pouvoir être étudiée scientifiquement et, notamment, baguée.